Homélie du deuxième dimanche du temps ordinaire année C

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Très révérends pères,

Révérendes sœurs,

Chers frères séminaristes

Et vous, chers amis de notre maison de formation,

Bien aimés fils et filles de Dieu, bonjour.

A la lecture des textes de ce dimanche, j’imagine bien l’enthousiasme de certains curés de paroisse à l’idée de prêcher aujourd’hui. Ils trouveront spontanément en effet dans la deuxième lecture les éléments nécessaires pour invectiver les fidèles et les associations qui orchestrent des divisions dans leurs communautés. Ils montreront certainement qu’il n’y a aucune raison à se jalouser et à se combattre car tous nous recevons le même Esprit pour servir le même Seigneur. De la même source donc, nous tenons nos capacités (force physique, santé solide, ou talents particuliers) en vue d’œuvrer pour la même cause afin d’obtenir la même récompense, la vie éternelle. S’il faut donc s’insurger contre quelqu’un c’est peut-être contre l’Esprit qui, d’après le texte, « distribue ses dons, comme il le veut, à chacun en particulier ». Ces réflexions nous concernent-elles, nous aussi ici au séminaire, quoique nous ne soyons pas en paroisse ? Cet enseignement qu’adresse Paul aux chrétiens de Corinthe nous rejoint-il, nous aussi chrétiens du Bénin, séminaristes du Bénin à Djimè, prêtres du Bénin, etc. ? Je vous laisse en juger.

Dimanche dernier, nous avons célébré le baptême du Seigneur Jésus au Jourdain. Cette fête signait théoriquement la fin du temps de Noël. Avec elle, les crèches ont disparu de nos églises et, dès le lendemain, le temps ordinaire s’est éclos peignant de vert nos liturgies.

Mais à dire vrai, le temps de Noël ne se termine en pratique qu’aujourd’hui où nous célébrons, d’après l’évangile, les noces de Cana. L’antienne du Benedictus du jour de l’Epiphanie – si vous l’avez remarqué –, nous indiquait déjà explicitement l’unité thématique entre Epiphanie, Baptême du Seigneur et Noces de Cana. Elle récitait à propos : « Aujourd’hui, l’Eglise est unie à son Epoux : le Christ, au Jourdain, la purifie de ses fautes, les mages apportent leurs présents aux noces royales, l’eau est changée en vin, pour la joie des convives, alléluia ». Par-là, la liturgie chrétienne exprime la convergence de ces trois évènements dans le même dessein de la manifestation de Jésus au peuple. C’est pourquoi elle place ce texte des noces de Cana juste après les fêtes de l’Epiphanie et du Baptême du Seigneur. De quoi retourne alors la manifestation qui se fait de Jésus à Cana ?

L’Epiphanie, pourrions-nous dire, avait révélé Jésus comme un VIP, Very Important Person, puisque le récit évangélique de ce jour est assez profane et ne renvoie pas tellement à un personnage divin. Les Mages identifièrent l’enfant seulement à un roi : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître, nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » avaient-ils déclaré à leurs interlocuteurs. Pour sa part, le Baptême au Jourdain précise mieux l’identité divine de cet enfant : « Toi, tu es mon Fils bien aimé ; en toi je trouve ma joie ». Les Noces de Cana semblent, quant à elles, dévoiler la mission de Jésus en le présentant comme le « Dieu avec les hommes ». Cette mission n’est autre que le salut ou la rédemption de l’humanité.

Chers tous, dans la bourgade de Cana, il y eut des noces comme on en organise chez nous, sans contrôle d’effectif et ni de dose de consommation. Il faut juste prévoir autant que possible ; la fin révèlera l’ampleur de la consommation et éventuellement des dégâts. Seulement qu’à Cana ce jour-là, la fête risquait de ne pas connaître sa fin naturelle : le nerf de la fête, la boisson, vint à manquer. « Ils n’ont plus de vin » constate Marie. Si tant est que le vint réjouit le cœur de l’homme, la fête allait finir en queue de poisson, à la grande honte des époux et des organisateurs de noces ; mais surtout elle allait s’achever sur une note amère, sans joie, car une fête sans vin est un deuil indicible : aucun chant, aucune dance, aucune allégresse. Isaïe le savait : s’il n’y a pas de vin, toute joie disparait (cf. Is 24,11). Et l’Ecclésiastique peut s’interroger pitoyablement : « Quelle vie possède celui qui manque de vin ? » (Sir 31, 27b)

Tout ceci permet de mieux appréhender la portée du geste de Jésus. Il sauve, pour ainsi dire, la fête qui se dégradait, il sauve les mariés de l’humiliation et de la honte, il relance la joie qui allait dégénérer en tristesse. Mais si le manque de vin a d’incidence sur la qualité de vie comme l’entend l’Ecclésiastique, plus qu’une fête, ce sont des vies que Jésus sauve de la débâcle. D’ailleurs la présence du vocabulaire de l’heure est très significative dans ce premier signe qu’accomplit Jésus selon Jean, : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue ». Certains exégètes ont indiqué que l’Evangile de Jean pouvait se structurer autour des deux notions de « signe » et de « l’heure », Signe qui désigne miracle chez Jean, caractérisant le ministère public de Jésus et « l’heure » caractérisant sa passion rédemptrice. « Voici venue l’heure » proclame Jésus lui-même au moment d’achever son ministère public à Jérusalem (Jn 12,23). Avant cela, son heure n’était pas encore venue. Cette présence de la notion de l’heure autorise donc une lecture sotériologique de cet extrait. Quand son heure fut venue, Jésus relance la joie, quand l’heure fut venue Jésus opère la rédemption à la grande joie des sauvés.

Déjà à ce point nous pouvons retenir que notre Dieu est le Dieu de la Joie. Il ne permet pas que s’altère la joie des siens. Conviction fondamentale qui doit être la nôtre. Dieu veut notre bonheur et ne nous laisse pas sombrer… Il nous sauve même de la honte. Occasion toute trouvée pour moi de relever le peu de justesse des expressions comme « Dieu, tu m’as honni » ou « Dieu, ne me honnis pas », ou encore « Marie m’a honni », allusion faite à l’histoire de cette brave femme qui juste après ses mille ave à la paroisse un matin, prit un taxi-moto pour rentrer chez elle. Le jeune conducteur de taxi-moto s’engagea maladroitement dans du sable et les voilà tous deux à terre. Le premier juron que laissa échapper cette brave chrétienne était justement : « Marie m’a honni… ». Non, Dieu ne honnit pas ; au contraire, il arrache à la honte qui il veut, quand il veut et comme il veut. C’était une petite parenthèse.

Chers frères et sœurs, plus profondément, le manque de vin aux noces de Cana représente la condition humaine sans le nectar de sa communion existentielle avec Dieu, cet élan d’amour vers Dieu qui d’ailleurs se présente comme Epoux dans la première lecture. Sans cette communion vitale qui élève l’homme, ce dernier s’enfonce dans la bêtise de son humanité, réalité manifeste aujourd’hui dans notre monde de plus en plus sécularisé et que traduisaient déjà les termes « Désolation » et « Délaissée » de la même première lecture.

Seul Jésus peut réaliser notre rédemption, lui en qui notre humanité affaiblie s’unit à la puissance de la divinité. Seul Jésus peut redonner du vin de la communion et relancer la joie du salut. C’est un avertissement à ne pas espérer trouver de joies vraies et authentiques hors de Jésus, mais aussi une invitation à la prise de conscience que nous, chrétiens, avons toutes les raisons pour être et demeurer joyeux comme le ressasse le Pape François. « Un chrétien sans joie, lança-t-il lors d’une de ses messes matinales à Sainte Marthe, n’est pas un chrétien. Un chrétien qui continuellement vit dans la tristesse n’est pas un chrétien ».

Au total, bien aimés du Seigneur, un bon chrétien se doit, d’une part, d’être toujours joyeux parce que racheté par un Dieu-Emmanuel qui n’abandonne pas les siens à la honte et à la déchéance ; et, d’autre part, à la suite de Jésus qui relance la joie des noces, d’être aussi pour ses frères un artisan de joie, « un allumeur d’étoiles, un annonceur de joie » comme dirait un chant assez bien connu. Au lieu d’être pour nos frères des rabat-joie et des éteignoirs des dons que l’Esprit fait à nos frères, nous sommes plutôt invités à êtres des semeurs de joie et des promoteurs des dons de Dieu en nos frères.

Que Marie, mère attentive, qui sait percevoir les moments de déclin de la joie nous aide nous aussi à sentir les besoins de nos frères et à y répondre directement comme Jésus ou à intercéder pour eux comme Marie.

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